C’est là que mon pied est parti. 6,4 centièmes de seconde. New World Record. J’ai juste eu le temps de me dire :
« criss que ça va faire mal ».
C’est là que mon bras, fier de s’opposer à l’effet de gravité, décide de se prendre maladroitement à la rampe.
C’est là que j’en ai voulu à mon père de m’avoir légué son sens du rythme… (et aussi de la danse, mais ça, c’est une autre histoire).
C’est là que mon manque de timing a poussé ma main à se coincer entre deux barreaux.
C’est là que j’ai atterri. Onze marches plus bas. BANG.
Vous savez, le genre de débarque qui vous donne automatiquement le droit de sacrer autant que vous le voulez, même devant des enfants ? Le libre-arbitre d’utiliser l’armement nucléaire nord-coréen et d’anéantir ce qui vous fait chier, c'est-à-dire, à peu près tout ?
Ben, c’était pas ça pantoute.
Clavicule en moins, et coccyx bleuté me parlent. Je les écoute attentivement en tortillant dans le brin de scie. J’imagine les juges rendre leurs verdicts : 9.5, 9, 9.5, 10… Bref, je suis aussi viril qu’une patineuse artistique qui rit et qui pleure en même temps, le mascara dégoulinant et les collants en moins.
Mais puisque je suis nouvellement un gars de la construction et qu’il n’y a tout simplement rien à mon épreuve, je vais quand même aller travailler ce matin. Ça fait quasiment, un peu, presque, même pas mal.
Mes collègues, toutes des femmes, trouvent étrange que mon épaule droite soit plus basse que celle de gauche. Tous y vont de leurs petits conseils : mets du froid, va voir un physio, mets du chaud, y’a un acupuncteur au coin de la rue, mon ostéopathe est ben bonne, veux-tu son numéro, je vais aller te reconduire à l’urgence…
C’est le chant de la basse-cour. Rien pour ébranler le coq et sa crête éméchée.
Honnêtement, mesdemoiselles, au cas où vous ne l’auriez pas déjà constaté, faut que la gente masculine vous avoue un secret. S’acheter de la crème hydratante, c’est considéré comme une dépense de trop. Pensez-vous alors qu’on va allonger 400 $ pour 3 heures de traitement chez un acuponcteur ? No way. Les Tylenols, ça fait la job, ça ne coûte pas cher, pis encore moins si tu prends le Choix du Président. C’est comme ça qu’on arrive à économiser pour des choses indispensables, comme regarder les prouesses de Cammalleri sur notre nouvelle télé HD.
Bon, le statement est fait.
Je me suis claqué 4 Tylenols extra-fortes et j’ai rouvert le chantier de construction. Un bras en moins. Pas de perte de temps, ni d’argent, je la veux, moi, ma TV.
Mais poser une feuille de contre-plaqué à un bras, c’est aussi embêtant que de tenir la sacoche à ta blonde dans un centre d’achats. C’est faire face à l’inévitable. The ultimate truth. On est pas faits pour ça.
J’ai l’air du Cirque du Soleil sur deux pattes. Tout est en équilibre. Le contre-plaqué sur ma tête. Les vis dans la bouche. Le ballant de l’escabeau retenu de la main gauche. Jusqu’à temps que je réalise que je n’ai pas la simonac de perceuse pour visser mon morceau.
Vient alors le numéro du contorsionniste. C’est d’une élégance magistrale. Viva Las Vegas. C’est à rendre ému Alain Goldberg, tellement la technique est sans reproche. C’est de voir l’extension du pied droit, emmitouflé dans sa pantoufle bleu et blanche de phentex, qui tente désespérément de rejoindre la perceuse. Les veines de front qui font leur apparition sans que ça n’influence mon sourire radieux… les vis empêchant d’ouvrir ma bouche pour livrer un puissant : ENWEYE!
L’escabeau se met à « shaker », le contre-plaqué plus certain de faire confiance à son partenaire d’en bas, les vis qui tombent… C’est là que ma pantoufle est partie. 6,4 centièmes de seconde.
C’est là que j’ai remercié, encore, papa, et son criss de lègue génétique.
BANG!
À suivre...
Prochain épisode, jeudi prochain.
mercredi 17 février 2010
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